« Une drôle d’histoire, peut-être deux », chapitre 23

« Une drôle d’histoire, peut-être deux », c’est l’histoire emmêlée de deux femmes, qui vieillissent sans avoir grandi. Chiara, qui a retrouvé la trace de Lucas, espère cette fois leurs retrouvailles. Gabrielle, retrouvée morte par Hector, livre enfin ses derniers secrets…

Combien de bonheurs aurais-je manqués, sans mon mariage avec Edouard ? Le frisson qui vous saisit à l’instant où résonnent les premières notes d’un opéra. La longue plainte de la corne de brume, dans le port d’Istanbul…

13 octobre 2012

« Hector. Comme la vie est drôle, n’est-ce pas ? De tous les objets posés sur mon bureau, c’est ce petit hérisson en plâtre qui a retenu votre attention. Le seul dont je n’étais pas disposée à parler. Et sur lequel je vous en ai finalement dit trop.
Mais n’est-ce pas un juste retour des choses, en définitive ? Car, il faut que je vous dise, lors de notre première rencontre, je vous avais pris pour lui, l’espace d’une seconde. La même silhouette un peu fragile. Le même regard si doux. La même retenue dans les gestes.
Mais quelle folie Hector ! Comme mon esprit s’embrouille ! Quel âge avez-vous au juste ? Soixante ans ? Soixante-cinq ? Plus ? Que diriez-vous d’être pris pour un homme de quatre-vingt-dix ans ? Ne m’en voulez pas, Hector, je me perds un peu dans le labyrinthe du temps et de mes souvenirs.
Comme je vous l’ai dit, il s’appelait Baptiste. Il était le fils du jardinier. Il venait souvent chez nous, l’été, jouer avec mon frère. Puis les années ont passé. Mon frère est parti à Paris faire ses études de droit pour prendre la succession de papa. Baptiste n’est plus revenu aux Alizés. Sauf ce jour, sans doute, où il a déposé  un paquet sur le bord de ma fenêtre. Ma mère l’a su, j’ignore encore comment. Elle était folle de rage. Non mais Gabrielle tu te rends compte, le fils du jardinier !
Cinq ans plus tard, j’ai rencontré mon mari. Belle gueule, belle prestance, belle situation. Non, on ne peut pas dire que ma vie ait été malheureuse. Nous avons eu les filles. Nous avons beaucoup voyagé. Edouard a accepté de venir vivre aux Alizés, après quelques années passées à Paris, puis à Londres.
Au fil du temps, j’ai mieux compris maman et je crois même que je lui ai pardonné. Combien de bonheurs aurais-je manqués, sans mon mariage avec Edouard ? Le frisson qui vous saisit à l’instant où résonnent les premières notes d’un opéra. La longue plainte de la corne de brume, dans le port d’Istanbul. Les meilleures places à la Scala de Milan. Un thé brûlant, bu à petites gorgées, dans le Transsibérien.  Mes larmes qui roulent sur la main d’Edouard, à la fin de la Traviata, quand Violetta meurt dans les bras d’Alfredo. Et les Pyramides qui se dessinent au loin sur un ciel de poussière. « 

Hector  posa le cahier vert. Voilà plus d’une heure qu’il lisait et il se sentait un peu mieux à présent. Il alla dans le hall répondre au téléphone, discuta quelques minutes avec des clients qui rentraient de dîner, puis resta de longues minutes, le regard perdu dans le vide.

Il n’arrivait pas à chasser de son esprit les images des funérailles de Gabrielle, le matin même. Ses filles, les yeux rougis, son amie Paula, vieillie de dix ans, cet horrible cercueil en acajou trop rouge.
 Il retourna dans l’arrière-boutique et reprit, non sans une pointe de honte, le cahier vert. Certes, il n’aurait pas dû l’emporter ainsi, comme un voleur, dans la panique de l’autre soir. Mais en même temps, n’était-ce pas à lui aussi qu’elle s’adressait ? Il se promit de le remettre, ce soir encore, au fond d’un carton. Après tout, il était encore temps. Rien n’avait été débarrassé dans sa chambre. 

14 octobre 2012

 » Je n’ai jamais revu Baptiste. J’aurai  finalement vécu toute une vie sans le revoir, juste à l’imaginer. À lui tricoter une vie simple et droite, sur l’autre rive de la Canche, une vie sans histoires et sans frissons. Bien sûr, pendant mes années parisiennes et londoniennes, je n’avais aucune chance de le croiser. Mais plus tard, après mon retour au Touquet, comment ai-je pu passer tant d’années sans même l’apercevoir ? J’ai bien essayé de tendre une perche, discrètement, une fois ou deux, à mon frère. Lui peut-être l’aurait revu, par hasard, sur les gradins de l’hippodrome ou chez le glacier de la rue Saint-Jean. Il m’a affirmé que non, qu’il ne savait pas ce qu’il était devenu et qu’il ne se souvenait même pas de l’endroit exact où il habitait, autrefois.
A-t-il oublié aussi que c’est Baptiste et son père qui avaient planté le chêne, tout au fond du jardin ? Moi j’y pense souvent et j’enrage d’autant plus de devoir vendre les Alizés.
Voilà que mes douleurs reprennent. Elles sont de plus en plus insupportables, de jour en jour. Demain matin, il faut que je retourne chez le docteur. »

15 octobre 2012

 » Hector, comme la vie est drôle quelquefois. Chiara, une jeune amie de Paula, m’interroge sur mon premier amour, lors d’un déjeuner au Casino de la Forêt. Et voilà que, deux semaines plus tard, je vous rencontre. J’ai passé toute une vie sans revoir Baptiste et pourtant j’imagine bien le vieil homme qu’il a pu devenir. La même silhouette un peu fragile que la vôtre. Le même regard doux. La même retenue dans les gestes. Juste trente ans de plus que vous.
Quand Edouard est parti, il y a des années, j’ai eu la tentation, c’est vrai, de le retrouver. Mais peut-être était-il déjà trop tard ? Et surtout à quoi bon ? Pourquoi déranger une vie simple et droite, au crépuscule ? Quelle idée bizarre de vouloir réécrire le passé.
Allez, il faut que j’aille me coucher. Aurore, ma petite-fille, vient me voir demain. La journée promet d’être belle. On fera du shopping et on ira manger toutes les deux. J’espère que ce mal, qui me vrille la tête, aura disparu d’ici là.
Elle veut que je lui montre ma nouvelle chambre et son annexe. Bien sûr, elle ne comprend pas pourquoi j’ai besoin d’un bureau. « 
À ton âge, mamie, mais qu’est-ce que tu peux bien faire d’un bureau ?« , m’a-t-elle dit au téléphone. J’ai toute la nuit pour trouver une réponse.

Ce soir, elle l’attend…

Ce soir, Chiara l’attend et elle sait qu’il viendra. Cœur qui cogne et heures qui sonnent. Elle s’est posée dans le fauteuil gris, face à la télé. Mais du coin de l’œil, elle monte la garde, attentive au moindre mouvement dans sa rue. C’est par là qu’il viendra, il n’y a pas d’autre chemin. À moins qu’il se gare dans l’avenue voisine et qu’il fasse les derniers mètres à pied.
Arrivé en France jeudi matin, Lucas l’avait appelée et lui avait proposé de le rejoindre à Paris, samedi ou dimanche. Ou samedi et dimanche. Mais Chiara avait refusé. Elle n’aimait pas beaucoup Paris. Trop immense, trop intimidant, trop impersonnel… Elle en revenait toujours épuisée, presque broyée.  Alors comment y imaginer ces retrouvailles ? Non, vraiment, c’était impossible. Elle avait besoin d’un cocon, le sien, pour garder des repères face à l’inconnu…
Ils avaient donc décidé de se retrouver à Lille, chez elle, samedi en fin d’après-midi. Lucas prendrait une voiture de location, ce qui lui permettrait, ensuite, de faire un pèlerinage à Ghyvelde. 

Aujourd’hui, elle l’attend et elle sait qu’il viendra.
Il y a une demi-heure, Lucas l’a appelée pour lui dire qu’il n’était pas très loin. Chiara use de son regard la pendule du salon.  Dans vingt minutes, il sera là. Dans un quart d’heure. Dans dix minutes. Un bruit la fait bondir du fauteuil gris. Elle s’approche de la fenêtre et, malgré la pénombre, distingue son voisin. Il rentre chez lui et lui fait un petit signe.  Chiara lui répond du bout des doigts. Il faut qu’elle se calme. Il faut que son cœur cesse de cogner comme cela. 
Elle ferme les yeux et pense à Luna, aux berceuses qu’elle lui chantait. Elle pense aux cyprès piqués dans les collines de Toscane. Elle pense aux palais qui se mirent dans les eaux de l’Arno. Si Lucas n’arrivait jamais, il lui resterait au moins cela.
Elle entend le bruit d’un moteur. Non, elle ne rêve pas. Elle s’approche de la fenêtre et voit une silhouette penchée sur la portière d’une voiture blanche.
Cette fois, c’est lui. Dans une poignée de secondes, il sera là. Enfin.
Et déjà la mer du Nord qui les attend…

FIN

Retrouvez « Une drôle d’histoire, peut-être deux » sur plusaunord.com (dans l’onglet Habiter, Petit Journal d’une confinée).

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