« Une drôle d’histoire, peut-être deux », chapitre 22

« Une drôle d’histoire, peut-être deux », c’est l’histoire emmêlée de deux femmes, qui vieillissent sans avoir grandi. À tout juste 90 ans, Gabrielle, une petite dame aux cheveux bleutés, jette un dernier regard sur son existence. Sa vie a été belle, même si elle n’a jamais osé quitter la route que d’autres avaient tracée pour elle…

Arrivé au premier, il se dirigea tout droit vers la porte de la chambre de Gabrielle et frappa plusieurs coups. Pas de réponse. Il hésita quelques secondes et alla frapper, tambouriner presque, à la porte de l’annexe. 

Hector entra en coup de vent dans le hall de l’hôtel de la Mer. Il était en retard et savait que cela avait dû mettre de fort mauvaise humeur le réceptionniste, dont il venait prendre la relève.

–  Bonsoir René. Désolé, je suis en retard, je sais. 

–  Bonsoir Hector. Vingt minutes de retard, comme toujours. Tu m’expliqueras un jour comment on fait pour arriver en retard quand on commence à travailler à 20 h. Et ne me dis surtout pas que tu n’as pas entendu ton réveil…

–  Eh bien si. Figure-toi que quand on doit veiller toute la nuit, on fait une sieste avant de partir et on peut, en effet, ne pas se réveiller à temps. 

Dîner chez Flavio

–  Bon, arrêtons là. Je vais plutôt te passer les consignes. Voilà les clefs de la Rover d’un couple d’Anglais arrivés en fin d’après-midi. Ils m’ont dit avoir trouvé une place sur le front de mer, tout à l’heure. Mais ils ne voudraient pas y laisser leur voiture pour la nuit. Essaye donc de la caser au garage. Tu verras si tu les croises, ils sont assez comiques. Elle, elle porte une robe à fleurs horrible, un peu comme l’ancien papier peint de l’hôtel. Quant à lui, il est très maigre et porte un bob à carreaux. Ils m’ont demandé l’adresse d’un bon restaurant pour le dîner. J’étais bien embêté.  Où envoyer des énergumènes pareils, sans doute plus exigeants que prompts à la dépense…

–  Et alors, que leur as-tu conseillé ?

–  J’ai discuté un peu avec le monsieur, qui parle ma foi assez bien le français. Figure-toi qu’il m’a cité quelques bonnes tables de la côte. Alors je leur ai suggéré de dîner chez Flavio, qu’ils ne connaissaient pas. Je leur ai dit que c’est là que Serge Gainsbourg a fait ses débuts et je crois bien que cela a achevé de les convaincre. Du beau Serge, ils ne trouveront plus la trace. Mais j’espère que les soles du chef sauront les séduire. À moins qu’ils se payent du homard. Avec ce genre de clients, il faut s’attendre à tout !
Sinon, le patron est passé tout à l’heure. Il était content que tu aies pu réparer la porte de service. Il a dit qu’il te revaudrait cela. 

–  Il a dit ça ? Cela tombe bien. Je voulais lui demander quelques jours de congés. Maria voudrait aller voir sa sœur, dans la Manche. Depuis qu’elle ne travaille plus, elle ne pense qu’à se balader.
Sinon, c’est tout ? Rien d’autre ? Tu as vu Madame Gabrielle aujourd’hui ?

–  Non, je ne l’ai pas vue. Mais peut-être l’ai-je manquée car j’ai été très occupé toute la journée.

Il sortit son cahier de mots croisés

Il retourna à l’hôtel de la Mer, en pressant le pas, remercia René de sa patience et lui souhaita une bonne soirée. Tout était calme, il décida donc de dîner sans tarder. Il entra dans l’arrière-boutique, sortit ses boîtes en plastique du réfrigérateur et ouvrit le couvercle de l’une d’elles pour voir ce que Maria y avait caché. Il mit machinalement le couvert pour deux, puis se dit tout à coup que Gabrielle ne descendrait peut-être pas dîner avec lui. Il allait attendre encore un peu. Il retourna dans le hall, s’installa derrière le comptoir et sortit son cahier de mots croisés. Il chercha longuement un mot, ne le trouva pas et s’énerva intérieurement. Quelque chose l’empêchait de se concentrer, c’était plus fort que lui. Il sauta alors sur ses pieds, traversa le hall et grimpa l’escalier quatre à quatre. Arrivé au premier, il se dirigea tout droit vers la porte de la chambre de Gabrielle et frappa plusieurs coups. Pas de réponse. Il hésita quelques secondes et alla frapper, tambouriner presque, à la porte de l’annexe. Toujours aucune réponse. Sans réfléchir, il se précipita alors sur la poignée et poussa la porte qui n’avait pas été verrouillée de l’intérieur. Gabrielle était là. Le corps appuyé contre son petit bureau. La tête posée sur un cahier. Hector comprit immédiatement qu’elle avait cessé de vivre. 

Retrouvez « Une drôle d’histoire, peut-être deux » sur plusaunord.com (dans l’onglet Habiter, Petit Journal d’une confinée).

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