« Une drôle d’histoire, peut-être deux », chapitre 21

« Une drôle d’histoire, peut-être deux » est l’histoire croisée de deux femmes qui vieillissent sans avoir grandi. Il y a Gabrielle et ses envies d’écriture. Et Chiara, qui touche enfin au but…

Il y a cependant une chose que je n’arrive pas à m’expliquer. Pourquoi n’as-tu  pas envoyé ces lettres ? Je n’en ai jamais reçu de semblables. Mais enfin j’imagine que lorsqu’on écrit des choses aussi poétiques, ce n’est pas pour les oublier dans un roman…

Cette fois, Chiara se dit qu’il devenait urgent d’en référer à Jérémy. Que répondre à ce mail ? Dire toute la vérité ? Juste une partie ?
Elle n’attendit pas d’être rentrée à la maison pour lui envoyer un texto. Elle le fit du bureau, se disant qu’elle aurait la réponse sur la route. Elle arriva effectivement dans la minute, laconique :

–  Viens !

Chiara voulut ménager son effet de surprise. Elle prit son air le plus naturel, demanda à Jérémy des nouvelles de sa tournée, des autres musiciens, de ses projets pour l’automne. Elle raconta aussi quelques épisodes de son séjour à Florence, se gardant bien de dire qu’elle était allée à Rome. Puis elle lui lança :

–  Tu n’ouvrirais pas une bouteille pour fêter nos retrouvailles ?  Avec quelques antipasti, par exemple…

–  Bien, princesse. Je file à la cuisine pour préparer cela.

Elle attendit qu’il ait tourné le dos pour sortir de son sac les deux mails de Lucas. Elle les disposa sur la table basse du salon et patienta. Comme s’il se doutait de quelque chose, Jérémy revint d’abord sans le plateau. 

–  C’est quoi ça, encore ? lança-t-il, tout en attrapant la première feuille.

Chiara ne répondit pas. Elle se contenta de le dévorer des yeux et d’observer la succession des émotions sur son visage. Incompréhension, incrédulité, surprise…

–  Incroyable !  Mais comment as-tu trouvé son adresse mail ? 

–  Je ne l’ai eue que dans le premier message. En fait, j’ai d’abord eu son adresse postale. Et tu sais qui me l’a donnée ?

–  Ben non…

–  Le vieil homme, dans la petite épicerie du quartier chinois. Celui à qui j’ai laissé mes chaussures en toile…

–  Il t’a écrit ?

–  Si tu t’en souviens, son neveu lui a installé un petit Toshiba. Et un jour, alors que tu étais resté à l’hôtel, je lui ai gribouillé mon adresse mail sur un bout de papier…

–  Toi alors… Eh bien, on a une raison supplémentaire de lever notre verre, ce soir !

–  En effet. Mais avant que j’aie les idées trop embrouillées, je voudrais avoir ton avis. Comment expliquer à Lucas que c’est par le petit marchand que j’ai finalement obtenu son adresse ? Je ne vais tout de même pas lui avouer que je suis allée jusqu’à Bangkok dans l’espoir de retrouver sa trace. Et les lettres ? Comment lui dire que j’ai chez moi trois de ses lettres d’amour ? Tout cela est vraiment compliqué…

–  Et si tu commençais par le début et tu lui racontais uniquement l’épisode de la braderie et de l’achat de « Soie » ? Il t’en dira forcément plus et tu t’adapteras en conséquence. Je te fais confiance pour cela…

Rentrée chez elle, Chiara n’attendit pas le lendemain pour répondre à Lucas. Malgré les trois verres de vin, ou peut-être grâce à eux, elle sentait à présent bien les choses.

03/10/12  23 h 34

« Lucas
Je te dirai un jour prochain comment j’ai trouvé ton adresse, c’est promis. Mais avant cela, je voudrais te raconter autre chose, plus incroyable sans doute. En juin dernier, je suis allée à la brocante du Vieux-Lille, à deux pas de chez moi. J’y ai acheté un livre d’Alessandro Baricco, « Soie ». À l’intérieur de ce livre, figurent deux dates : 7.03.73 et 7.03.88. Je pense qu’elles te disent quelque chose… Dans le même livre, j’ai trouvé trois lettres, signées d’un simple L. Trois lettres comme des mots d’absence. Elles avaient été écrites à Rome, Middelkerke et Bangkok. Des lettres à une femme. C’est grâce à l’un de ces courriers, celui de Bangkok tu t’en doutes, que j’ai retrouvé ta trace.
Il y a cependant une chose que je n’arrive pas à m’expliquer. Pourquoi n’as-tu  pas envoyé ces lettres ? Je n’en ai jamais reçu de semblables. Mais enfin j’imagine que lorsqu’on écrit des choses aussi poétiques, ce n’est pas pour les oublier dans un roman…
Allez, je m’en vais dormir, la tête pleine de questions…
Je t’embrasse. Chiara
. »

05/10/12  11 h 16

« Chiara
J’ai peine à croire ce que tu me racontes, tellement cette histoire est incroyable. Mais en même temps, il est impossible que tu l’aies inventée…
Pour répondre à ta question, sache que j’ai bien envoyé les trois lettres à Laure, mon ancien amour…. Sache aussi que j’avais reçu « Soie », pour mon quinzième anniversaire, de mon frère Benjamin.  D’où les dates sur la couverture. Je ne m’étais jamais demandé ce que ce livre était devenu. Mais en lisant ton mail, je me suis souvenu brusquement que je l’avais prêté à Laure, qui aimait la littérature italienne. C’est donc elle qui a dû le vendre à un brocanteur. Elle vivait à Paris mais avait des attaches à Lille. Elle l’a donc vendu sans même prendre la peine d’en sortir mes lettres. Voilà plus de sept ans que nous avons rompu mais tout cela me fait mal.
Allez, j’arrête là. J’espère que tu vas bien et que l’automne n’est pas trop précoce en France. Je t’embrasse. Lucas »

06/10/12   21 h 13

« Lucas
Désolée d’avoir remué tous ces souvenirs… Jamais je n’aurais imaginé que cette histoire t’apprendrait des choses sur ton passé. Merci en tout cas de ta franchise. Et puisque tu te montres honnête, je vais l’être à mon tour. Mon voyage à Bangkok n’était pas un simple voyage de tourisme. C’était aussi une quête, une quête de toi. J’espérais secrètement retrouver ta trace, quelque part dans cette ville tentaculaire. J’ai tendu des perches à diverses personnes, rencontrées dans les lieux que tu évoquais, entre les lignes. Et l’une d’elles m’a menée jusqu’à toi…
Je t’en dirai plus dans un prochain épisode. Je t’embrasse. Chiara. « 

07/10/12  11 h 02

« Chiara

En lisant tes mails, je vais de surprise en surprise ! Ne t’en fais pas si tu as remué d’anciens et douloureux souvenirs. Ce que tu m’as appris m’aidera peut-être à tourner la page. Enfin. Voilà sept ans que cette histoire me torture. Penser à Laure sans peine m’a toujours été impossible. Vais-je à présent pouvoir l’oublier ?
Mais  toi, dis-moi, pourquoi es-tu venue à Bangkok en espérant retrouver ma trace ? Il y avait sans doute des copains d’école à retrouver moins loin, non ? Tu as cherché du côté de Ghyvelde ? J’ignore pourquoi mais je repense subitement à ce Cyril. Tu sais celui qui était venu un jour à l’école dans une robe de chambre de Superman ?
À l’heure qu’il est en France, tu dois être entrain de commencer ta journée… Belle journée, donc. Je t’embrasse fort. Lucas »

07/10/12   23 h 37

« Lucas
Je ne vais pas tarder à aller me coucher. Mais pas avant d’avoir répondu à ton mail. Et surtout à ta question. Pourquoi suis-je venue à Bangkok pour retrouver ta trace ? Parce que, enfant, je t’aimais. Alors forcément, quand j’ai trouvé ta date de naissance dans un livre (eh oui, je m’en souvenais !)  et des lettres signées L, tout a ressurgi. Le cahier de musique. Le baiser dans le dortoir des filles. Oui, c’est vrai, j’ai eu une envie folle de te retrouver. Ne m’en veux pas, pas trop… Je t’embrasse. Chiara. »

13/10/12   22 h 58

« Chiara

Désolé de mon silence, mais j’étais parti quelques jours pour mes affaires aux fins fonds de la Thaïlande profonde, là où il est aussi difficile de trouver du wi-fi qu’une bonne bière belge…
Mais c’est vrai, je dois l’avouer, cette retraite forcée n’était pas pour me déplaire. Elle m’a permis de digérer un peu toutes ces dernières nouvelles et de prendre le temps de réfléchir…
Tout bien pesé, j’aimerais beaucoup te revoir lors de ma prochaine venue  en France. Eh oui, c’est mon petit luxe d’expat’, celui de pouvoir rentrer au pays deux fois par an, si tout va bien. Mon prochain séjour est prévu pour décembre ou janvier prochain. Je dois passer quelques jours à Paris chez un vieil ami rencontré à la fac, à Marseille. J’irai aussi voir mes parents, qui sont à présent retirés dans les Landes. Mais je suis tout prêt à venir te voir dans le Nord. Tu me diras, le moment venu, quand ça t’arrange. Ton jour sera le mien. Je t’embrasse très fort. Lucas
. »

Retrouvez « Une drôle d’histoire, peut-être deux » sur plusaunord.com (dans l’onglet Habiter, Petit Journal d’une confinée).

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